Modéliser l’incertitude : le Grand Palais comme laboratoire du diagnostic numérique (2/2)

Image 3D de la nouvelle entrée du Grand Palais rénové, située au niveau du Square Jean Perrin. © Chatillon Architectes pour le GrandPalaisRmn.
Image 3D de la nouvelle entrée du Grand Palais rénové, située au niveau du Square Jean Perrin. © Chatillon Architectes pour le GrandPalaisRmn.

À l’heure où les outils numériques bouleversent les pratiques de la maîtrise d’œuvre, le chantier du Grand Palais offre un terrain d’observation rare : celui d’une architecture patrimoniale qui, tout en s’appuyant sur le BIM, les nuages de points ou les images de synthèse, demeure profondément ancrée dans les fondamentaux du diagnostic architectural enseignés à l’École de Chaillot.

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Coupe transversale dans la maquette 3D BIM. © Chatillon Architectes.

Modèle-diagnostic et modèle d’exécution : une distinction essentielle

La maquette produite, très soignée, a permis d’élaborer des images de synthèse dont la qualité était telle que la distinction entre photographie et rendu pouvait parfois s’estomper. Cette “force visuelle” a nourri l’intérêt de la maîtrise d’ouvrage pour l’outil, qui y a vu un support potentiel pour certaines consultations. C’est là que se situe un enseignement central de ce retour d’expérience : la maquette-diagnostic, même précise, intègre des hypothèses et un niveau de détail adapté à l’étude, non à l’exécution. Les écarts de quelques centimètres, anodins dans une phase de compréhension, peuvent devenir sources de demandes complémentaires lors du chantier si la maquette est employée comme référence contractuelle.

Image 3D de la place centrale du Grand Palais vers la nef. © Chatillon Architectes pour le GrandPalaisRmn.

Dans cette logique, la question du relevé post-curage constitue un enjeu important. Réalisé sous la responsabilité des entreprises, il permettrait d’établir une base d’exécution parfaitement fiable ; mais son coût demeure déterminant. Dans un édifice de la complexité du Grand Palais, un tel relevé représenterait un investissement considérable, difficile à supporter et impossible à réaliser dans le calendrier extrêmement raccourci en vue de la tenue des JO 2024.

D’où la nécessité d’un processus rigoureux :

  • identifier clairement le statut du modèle,
  • définir contractuellement le niveau de détail et les usages permis.

L’opération a montré l’intérêt d’une articulation claire des contrats : le forfait pour ce qui est diagnostiqué, les prix unitaires pour ce qui sera découvert. Cette approche évite de faire peser sur la maquette une exigence d’exhaustivité. Dans l’existant, l’enjeu n’est pas d’anticiper l’intégralité d’un processus constructif : c’est d’organiser lucidement l’incertitude.

AMO BIM, jumeau numérique et sur-promesse technologique

Le développement des AMO BIM témoigne de la structuration du secteur autour des outils numériques. Leur expertise peut être utile, mais à condition que leur mission soit cadrée. La tentation d’appliquer au patrimoine les méthodes issues de l’ingénierie industrielle —où chaque élément est calibré, anticipé, coordonné— conduit à une forme de sur-modélisation du réel. Le BIM a été pensé à l’origine pour des ouvrages neufs, répétitifs, de grande échelle, comme les hôpitaux ou les usines, où le niveau de certitude attendu est maximal.

Cette dérive tient aussi au glissement progressif vers la notion de jumeau numérique. L’expression, très répandue, suggère la possibilité d’un modèle parfaitement fidèle à la réalité, mis à jour en continu. Présentée comme un horizon du bâtiment connecté, cette idée suppose un relevé exhaustif, une modélisation complète et une mise à jour permanente.

Un jumeau numérique exige :

  • des infrastructures lourdes,
  • un stockage massif et continu,
  • des recalculs réguliers,
  • une maintenance et une exploitabilité sur plusieurs décennies.

Dans le domaine patrimonial, un tel dispositif apparaît non seulement illusoire, mais surtout écologiquement déraisonnable. Transposer ce degré d’anticipation à un monument existant revient à nier la nature même du bâti, son épaisseur historique, ses déformations, ses imperfections. Au-delà de ces difficultés opérationnelles, la consommation énergétique cumulative que cela suppose rend le modèle difficilement justifiable. À l’échelle du temps long des monuments, cette logique n’est tout simplement pas viable pour les générations futures.

À nouveau, le diagnostic proportionné, qui organise méthodiquement l’incertitude, peut être mis à jour lorsque cela a du sens pour la compréhension du bâtiment.

Nuages de points, espace tridimensionnel et limites des données brutes

Coupe longitudinale vers la nef du Grand Palais obtenue grâce au nuage de points. © Chatillon Architectes.

Les nuages de points constituent aujourd’hui un outil incontournable pour capter les géométries complexes. Ils remplacent désormais les reportages photographiques massifs qui accompagnaient autrefois les diagnostics : là où l’on produisait des milliers de clichés à la nomenclature complexe, un seul relevé tridimensionnel permet de disposer d’une base documentaire complète, navigable et exploitable. Ils permettent notamment la création de DOE virtuels et peuvent servir d’outil de visite immersive, comme cela a été réalisé pour le château de Chambord.

Leur coût a fortement diminué, et leur mise en œuvre peut être rapide dans des édifices dégagés. Mais ils soulèvent plusieurs limites :

  • volumes massifs de données (plusieurs téraoctets),
  • difficulté d’interprétation lorsque les structures sont masquées,
  • vision figée à un instant donné,
  • dépendance à des infrastructures techniques lourdes.

On retrouve ici le propos de la nouvelle de Borges : vouloir tout relever revient à fabriquer une carte à l’échelle 1, une reproduction exhaustive qui n’éclaire plus rien. Là encore, au Grand Palais, le nuage de points n’a pris sens que parce qu’il s’inscrivait dans un cadre d’analyse clair, non comme une finalité en soi.

Images de synthèse, IA générative et responsabilité du narratif visuel

L’intelligence artificielle générative est également utilisée au sein de l’agence comme outil de préfiguration. Son usage demeure prudent, limité à des images exploratoires ou à des pistes d’ambiance. Les images produites, souvent très attractives, peuvent être mal comprises par des partenaires non avertis. Cette séduction visuelle pose une question de responsabilité : une image peut cristalliser une interprétation prématurée, nourrir des attentes irréalistes ou empêcher l’émergence d’hypothèses alternatives.

L’IA générative peut produire en quelques secondes des visions séduisantes mais ambiguës, que l’on pourrait croire documentées alors qu’elles ne sont que des extrapolations. Elles ne doivent jamais être confondues avec un rendu définitif ni figer une intention de projet. Là encore, la posture consiste à maintenir l’IA générative à sa juste place : un outil d’exploration.

Dans l’existant : l’incertitude, matière du projet

Photographie de la nef rénovée © Laurent Kronental pour Chatillon Architectes.

Le Grand Palais devient ainsi le lieu d’une réflexion plus large : comment concilier l’usage des outils numériques les plus avancés avec une pratique architecturale fondée sur l’analyse, l’expérience, la responsabilité et le jugement ? Comment éviter que la représentation ne se substitue à la connaissance ? Comment faire du modèle un outil, et non un acteur autonome du projet ?

À l’heure où la construction neuve diminue et où les interventions dans l’existant se multiplient, ces questions dépassent le cadre des monuments historiques. Elles concernent l’ensemble des architectes, et plus largement tous ceux qui participent à la transformation du patrimoine bâti —la qualité du diagnostic devient un préalable indispensable, non seulement pour concevoir, mais parfois aussi pour envisager d’autres options. Mieux connaître un bâtiment, c’est souvent permettre à un maître d’ouvrage d’engager un projet en pleine conscience ; c’est aussi, lorsque les contraintes se révèlent trop fortes, trop coûteuses ou structurellement incompatibles avec l’objectif initial, lui donner les moyens d’en sortir lucidement.

Cette capacité à éclairer la décision, et non à la forcer, constitue peut-être l’un des apports les plus importants de la démarche de diagnostic numérique. Elle profite autant aux acteurs publics qu’aux promoteurs privés, souvent peu familiarisés avec la complexité du bâti existant et confrontés pour la première fois à l’épaisseur historique d’un édifice.

Le projet dans l’existant n’est pas la déclinaison dégradée du projet neuf : il impose un mode d’action spécifique, fondé sur l’enquête, la vérification, la compréhension des contraintes, la qualification du risque et la reconnaissance de l’incertitude.

Organiser cette incertitude —et non la nier— permet de construire un projet plus juste, plus durable, plus responsable. Dans ce contexte, le retour d’expérience issu du Grand Palais apparaît comme un repère précieux pour penser l’avenir de la modélisation dans l’existant : un avenir où l’outil numérique éclaire la décision.

Tenir le chantier, c’est d’abord y réfléchir. Le numérique n’est qu’un outil. L’intelligence du projet, qui est celle de l’architecte, ne se modélise pas.

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